Des élus de la Verrière ont tenté de recueillir la parole de leur jeunesse

0

Quelques élus de la Verrière (78) ont organisé une rencontre pour recueillir la parole et les doléances de certains jeunes de la ville et, par la force des choses, aussi celles de leurs mamans.

19h45 en ce lundi soir d’humide automne. Ça devait commencer à 19h. Si Zoubida Rafiq, élue à la jeunesse de la ville de La Verrière, dans les Yvelines, a organisé cette réunion avec une dizaine de jeunes, c’est pour parler des problématiques de jeunesse, de sport et de culture, « et d’emploi ! » relève Monique, la soixantaine, élue au logement. « Mais ça touche peut‐être moins notre public » reprend Zoubida. Ce soir‐là le public cible, c’est une dizaine de jeunes de La Verrière de 13 ans à 23 ans, collégiens, lycéens, à la fac, en recherche d’emploi. Mais petit à petit les 20h sonnant, d’autres adultes arrivés en retard, des parents accompagnant leur progéniture pour la plupart, les jeunes sont mis en minorité.

Un tour de table commence, pour que chacun se présente. Une des mères de famille, sans doute par positive attitude, explique, après s’être rapidement présentée, que son entreprise est en recherche du personnel. Il faut juste un « diplôme d’Etat ».
– « C’est quoi ça, un diplôme d’Etat ?, demande une des collégiennes à voix basse à son amie assise à côté d’elle
– Le bac, je crois ».

6 longues tables en rectangle. Les adultes à chaque extrémité. Les jeunes de chaque côté. Les murs blancs crépis, nus, une lumière jaune aveuglante. Zoubida commence par demander ce qui, selon les jeunes présents, manque sur la ville. « Moi je sais pas, j’utilise pas, lance une autre collégienne. « Mais pourquoi ? » la relance‐t‐on. « Parce que j’en ai pas besoin ». Dialogue de mal‐entendants qui présage mal du reste de la soirée.

Qu’est ce qui est recherché dans la ville ?, relance Zoubida. C’est une maman qui prend la parole. Elle explique qu’il faudrait un accompagnement scolaire. Mais plus large que la préparation au brevet des collèges ou au bac. La mairie a bien mis en place une action « Révise ton brevet ». « Mais on a plus rigolé que.. » ne termine pas une des filles autour de la table, un peu gênée d’avoir le droit de dire cela publiquement.

Pour Mame‐Boye, en classe de1ère au lycée des 7 Mares, dans la ville voisine de Maurepas, le problème est ailleurs. Difficile de savoir si ce qui est mis en place par la ville vaut le coup d’en profiter. « Faut aller sur le site internet de la ville, lui conseille Zoubida.
-Mais je savais pas qu’il y avait un site de la ville ! »
Comment diable communiquer sur ce qui existe dans la ville, se demandent les quelques élus autour de la table
« Pas par Facebook rigole Mame‐Boye.
– Ah bon c’est plus du tout Facebook ?, s’étonne Zoubida.
– Facebook c’est pour les vieux ! » Les jeunes présents sont d’accord « Faudrait un Snap de la ville… et aussi un Insta ». Snapchat, Instagram, les deux réseaux utilisés massivement par les jeunes. Les adultes se sont souvent mis à Instagram, très peu à Snapchat. Adoptant une vision consumériste des services publics, les jeunes proposent d’y mettre des photos de présentation et quelques explications des lieux proposés par la mairie, lieux qui sont, aux yeux de ces jeunes, des coquilles vides dont on se sait trop si ils peuvent avoir une utilité. « Les infos existent, mais elles ne sont pas diffusées au bon endroit » synthétise Rachèle, une maman.

Puis, sans transition inutile, Zoubida demande ce que la mairie pourrait améliorer en matière de pratiques sportives. « Qui est inscrit dans une association sportive de la Verrière ? », demande un jeune. Sur les dix jeunes présents, une fille lève la main. Le club de foot, qui accueille traditionnellement un grand nombre des enfants des quartiers populaires, est trop petit. De nombreux jeunes jouent au Mesnil Saint‐Denis, à Élancourt, ou à Trappes. Seul le club de boxe jouerait ce rôle de mélange de quartiers. Foot, boxe, rien qui n’accueille à parité des filles.

Autour de la table, l’ambiance reste bonne mais l’écart entre ceux qui font dans la ville et ceux qui consomment du service public s’élargit. « On ne sait pas ce qui se passe au gymnase !» Par exemple le foot en salle que propose la mairie. « Au forum des associations on n’en parle pas ! », s’offusque une maman.
-Normal, répond posément Amara, élu trentenaire aux Sports, ça ne relève pas des associations, c’est la ville qui gère cette activité.
-Mais comment savoir que ça existe ? » réplique la maman.
Il faudrait peut‐être mettre des affiches des activités proposées sur les portes du gymnase. La com’ par Snap est déjà loin.

Le thème de la pratique sportive éveille les velléités des mères de famille présentes. Les quelques hommes présents ne prennent quasiment pas la parole. Le propos est revendicatif, mais chaleureux car rendu possible par la confiance qui existe entre les participants. Les personnes présentes profitent de l’occasion de la réunion pour s’exprimer librement. Une maman regrette que le forum des associations ne présente pas mieux les activités disponibles. « Moi, je vais à Trappes ou à Guyancourt ». On y serait mieux organisé. Surtout à Trappes L’encadrement des jeunes y serait de meilleure qualité. Les clubs de sport beaucoup mieux structurés.
Amara Traoré se permet d’expliquer les difficultés que les élus rencontrent. Il dit regretter la baisse des subventions et la baisse de l’engagement bénévole. Dans une petite ville de 6 000 habitants comme La Verrière, difficile de professionnaliser les activités, même bénévoles, avec des moyens financiers limités. « Ce qui nous manque, c’est des structures solides » ose‐t‐il.

On passe à la MEP, dont personne ne sait trop ce que cet acronyme signifie, qui reçoit une volée de boulets de canon. « J’y allais pas ! Mes amis de l’école du Parc ils n’y allaient pas. Y’avait que des gens du Bois de l’Étang. Y’avait personne du Village. » Dans ce bâtiment « en préfabriqués », la ville propose et organise des sorties à destination des plus jeunes : « C’est toujours les mêmes personnes qui vont en sortie » éructe un jeune d’une vingtaine d’années, se remémorant douloureusement ses jeunes années. « Et les activités proposées n’étaient pas faites selon nos envies. On nous demande pas ». « Y’a pas d’infos, regrette une maman ». « Je connais personne » regrette une de ses enfants. Problème de com’. Au contraire, pour des filles, le problème c’est qu’on y connaissait trop de monde qu’on ne voulait surtout pas voir. La liberté de ton est totale. On parle du mauvais comportement des jeunes, de certains encadrants. On commence à ne plus parler de l’organisation, mais des individus plus que des institutions. 

Mame‐Boye prend de nouveau la parole. Elle regrette de ne pas avoir trouvé rapidement le numéro de téléphone d’une institution de la ville. Rebondissant sur les défauts de l’animation, elle se demande s’il ne faudrait pas qu’il y ait plus d’autorité dans les loisirs. Elle regrette qu’il n’y ait pas « de conséquence » quand un jeune ne respecte pas l’autorité. « Ou bien les plus sages vont en sortie », propose‐t‐elle en expliquant que c’était un critère de sélection de ceux qui ont eu le droit à « la sortie au Parc Asterisc, Asterisc, Asterix », réussit‐elle finalement dans un rire complice avec sa voisine de lycée.

C’est l’occasion d’aborder une discussion sociologique plus profonde, dans cette petite ville organisée en trois quartiers aux profils différents. Celui du Bois de l’Etang, le quartier le plus populaires, est un grand ensemble construit par Renault à la fin des années 60 pour y loger ses travailleurs travaillant dans ses usines de l’ouest parisien. Celui d’Orly Parc, 1 et 2, quartiers plus aérés offrant des HLM de quelques étages. Celui enfin du quartier du Village, avec de nombreux logements en accession à la propriété, dans lequel on ne trouve pas de maison de quartier, contrairement aux autres. « Jamais les 3 quartiers veulent être ensemble. Les gens du Bois de l’Etang restent avec les gens du Bois de l’Étang. Moi, je suis d’Orly Parc et je reste avec les gens d’Orly Parc. » On regrette d’un commun accord qu’il n’y ait pas de lieu qui permette la mixité des enfants des différents quartiers, avant l’âge de l’arrivée au collège. « Y’a un énorme fossé entre le Bois de l’Étang et le reste de la ville » regrette une maman.

« On est plusieurs élus dans la salle. Ça fait un peu mal ce que vous dîtes, déplore Zoubida, ça fait plusieurs années qu’on travaille ». Elle‐même habitante d’Orly Parc ayant élevé ses enfants dans la ville, elle aimerait plus que tout que tous les jeunes de la ville puissent se réunir. Mais elle n’a pas une perception aussi aigüe d’éclatement géographique que partagent les jeunes. Face à cette situation, les plus constructifs regrettent que les structures d’accueil « qui ont enclavé les gens » soient organisées quartier par quartier. Les questions structurelles d’urbanisme s’invitent dans la discussion. Les adultes monopolisent alors la parole. Les collégiennes chuchotent entre elles et rigolent, tout en laissant une oreille intéressée trainer. On lance qu’il faudrait un centre de loisirs unique « celui qu’on a connu y’a 15 ans », lâche Zoubida, où tous les petits pourraient apprendre à se connaître dès le plus jeune âge. « Le seul moment où tout le monde se rencontre, c’est le Cross du collège » s’exclame Zoubida. La table opine.

Et la culture ? lance la maîtresse de cérémonie. Ça flotte un peu. Ça sent la partie de la soirée la moins fertile en idées. On se détrompe vite en entendant les jeunes reprendre la parole, et les adultes la perdre. Le Scarabée, la salle de spectacle de la ville, est un lieu qui permet ces rencontres. La médiathèque est reconnue comme le seul bâtiment public attirant.

Un jeune homme d’une vingtaine d’années arrive un peu en retard, après le travail. Yliess, jogging, vieilles baskets et barbe hirsute, le smile et le regard pétillant de celui qui s’amuse à être toujours un peu en décalage. Il s’installe à côté des collégiennes. Une collégienne explique qu’elle est allée au Scarabée, la salle de spectacle de la ville, avec le collège. Les autres filles s’échauffent un peu. Elles sont allées voir Claudia Tagbo. Djazia souhaite qu’il y ait plus d’expositions, et pas uniquement des spectacles. Là encore, on regrette de ne pas savoir ce qui s’y passe. Depuis qu’Yliess s’est assis à côté d’elle, les collégiennes se marrent encore plus, on ne sait trop pourquoi. On se remémore qu’au Scarabée y avait une expo sur l’esclavage. Elles rigolent. Yliès vient d’entendre qu’on parle de jazz de l’autre côté de la table. « Du jazz ?? On est sur la jeunesse ? ». Si tu veux faire venir les jeunes au Scarabée, « fais un tournoi de Fortnite, plutôt que du jazz » propose‐t‐il sans rater la cible.
Amara Traoré explique que les budgets alloués par la communauté d’agglomération ont été limités ces dernières années, et qu’ainsi la qualité de la programmation a pu baisser. Yliess lance des vannes. Les collégiennes se marrent. On déplace Yliess. « j’ai faim », chuchote une collégienne à sa mère. Parler budget, ça parle assez peu aux personnes présentes. Aucune relance sur le sujet. Un jeune propose que « Déclic Théâtre », la compagnie d’impro, vienne jouer au Scarabée. On pourrait faire venir « Issa Doumba (sic) », un ancien de Declic, propose une jeune. « Ah ouai j’aime bien lui », relève Inam, une des deux collégiennes rigolardes « Y’a moyen de ramener Ahmed Sylla aussi. Il est marié avec quelqu’un de la ville » « En fait y’a moyen de se réapproprier le Scarabée », conclut une maman.

Il est 21h15. La réunion arrive à son terme. « le principal problème, c’est la com’ » relève un jeune homme d’une vingtaine, qui est arrivé lui aussi en retard, à qui Zoubida donne la parole parce qu’il ne l’avait pas prise de la soirée. Puis il chuchote qu’il allait dans un centre de loisirs à Maurepas quand il était plus jeune. « Y’a pas mal de tracts dans les boites aux lettres au moment des élections. Mais il faudrait aussi mettre des tracts dans les boites aux lettres en dehors des élections » pour expliquer ce qui existe dans la ville, conclut finalement Monique. La soirée se finit de manière conviviale et improvisée autour de quelques grandes pizzas. Mais on avait oublié de demander des serviettes. Pas grave, Zoubida avait une boite de mouchoirs. Au fur et à mesure que les parts disparaissent, la séparation entre élus et consommateurs de services publics s’efface.

Mehdi LITIM

Partager sur :

Infos de l'auteur

Mehdi Litim

Fondateur et président du Trappy Blog, blogueur à Alternatives Economiques, chroniqueur à Marmite FM.