Quelle est mon identité sociale ?

0
” Moi j’suis un All Black mais c’est le 47 qui fait le A.K” Kalash Criminel
” j’ai toujours aspiré à une pensée multidimensionnelle” Edgar Morin
Il existe un combat titanesque, une tension permanente, une névrose particulière : je viens du quartier et je rêve bourgeois, je porte mes cojones en même temps je suis sensible comme un parisien des beaux quartiers. Je suis comme le premier, constamment confronté aux échecs et aux emmerdes, et j’aimerais être comme l’autre, raffiné dans un monde privilégié. Pourtant, au quartier pas d’expression des sentiments. A Paris exprimer ses sentiments est une obligation. Il faut faire connaître sa sensibilité culturelle et artistique. Il faut exprimer son amour des lettres et des arts.

Je ne suis pas le seul dans ce cas. Dans le quartier, pour certains, le démon c’est cette société bourgeoise et ses inégalités : “nique la France” “je suis pas un Français” disent-ils D’autres propos réfutent toute volonté de “s’intégrer” car France les aurait “colonisés, pillés et ghettoisés”. Kalash criminel, le rappeur du moment qui inspire de nombreux jeunes par ses textes poignants, parle du concept saisissant ” d’africain sauvage “. Parce qu’être du quartier c’est revendiquer son origine, être fier de ses couleurs (les aigles du Mali au foot) et les mettre en opposition avec la France et son passé colonial. Aux yeux de certains, l’ennemi public numéro 1, c’est l’Etat ou plus précisément la mairie “qui ne fait rien pour nous”. Il existe une défiance et une rancune envers les institutions de manière générale. C’est qu’il est difficile de trouver un responsable précis à toutes ces injustices, qui “rendent ouf”.

Le système scolaire est rarement mis en cause ” l’école c’était pas fait pour moi”. C’est ce qui se dit dans la rue. Au final pour eux, c’est pas la faute du système scolaire. C’est un peu de leur faute à eux, à cause de ce qu’ils sont, ou ne sont pas. Les causes du chômage ne sont pas non plus connues. Le chômage c’est un peu la faute de la mairie puisque la mairie ne peut rien faire contre le chômage. Cette incompréhension crée la rage. Certains l’expriment avec violence. Mais même chez ceux qui ne passent pas à l’acte, la pensée rageuse est partagée.

Et pourtant, dans le même temps, depuis quelques années de plus en plus de maillots de l’équipe de France sont arborés. Ce n’était pas le cas auparavant. En outre, rare sont ceux les jeunes du quartier capables de vivre au bled plus d’un mois sans ressentir un fort désir de revenir en France. En Afrique on appelle le jeune ressortissant français ” le toubab” parce que nos manières sont typiquement françaises. Au final, en France il y a une volonté féroce pour ne pas se présenter comme « Français » mais une fois en Afrique l’air commence à devenir difficilement respirable au bout de quelques jours.
De mon côté aussi, il reste une volonté de ma part d’intégrer la société française à travers l’ascension sociale et la réussite. C’est à dire ? Moi aussi je veux me faire de la “molla” (de l’argent) Ca intéresse qui d’être un bon citoyen pauvre ou de chanter je suis Français comme Black M, avec comme seul but de vouloir « s’intégrer ».
Le rappeur Kalash Criminelle parle de la notion d’être “Africain et du 93” et le philosophe ” Edgar Morin de ” pensée complexe”. Je suis éblouis par les deux hommes et leurs textes. L’un est albinos toujours cagoule dans ses pe-cli, il porte des survêtements Paris-Saint-Germain et ses textes sont hardcore. L’autre est vieux et blanc, il s’habille comme un bourgeois et ses textes sont tout aussi hardcore dans le sens ou il exerce sur ma pensée un bouleversement non négligeable. “La pensée est complexe”, j’aime ce discours sur la pensée qui suscite chez moi de l’admiration car elle propulse ma réflexion au-delà du quartier, de ma culture et de ma zone de confort. Et pourtant des fois j’y comprends rien. Je me demande si il ne parle pas de cybernétique et de thémodynamique pour me perdre. En fait, je m’en veux plus à moi-même de ne pas comprendre, de pas avoir les notions culturelles qu’il faut. Ca me fait culpabiliser et je perds un peu espoir de parvenir à être un penseur moi aussi. Après je vais écouter du rap. Et je développe à nouveau à cette pensée purement matérialiste. Mais le rappeur parle un discours que je comprends, alors que le discours de Morin je ne le comprends pas.
Ecouter du gangsta rap c’est partager une philosophie de vie : la thug life (vie de voyou). C’est ce que je ressens lorsque j’écoute du rap. Je n’ai pas attendu un Imam ou un philosophe pour me le dire. Les textes parlent de violence entre les quartiers, envers la police et les institutions. D’argent licite et illicite qu’il faut à tout prix gagner, de femme que le succès et l’argent attire, de réussite dans le sport ou dans la musique. C’est un discours qui me parle, qui s’attaque à mes passions les plus enfouies, la volonté de devenir quelqu’un. C’est que je viens du 78 et du bois de l’étang, à la Verrière. Quand j’étais plus jeune on se battait contre les mecs de Trappes la ville d’à-coté, la violence était la pour des raisons parfois inconnues car elles remontaient à trop loin. Et pourtant, Trappes-La Verrière, les conditions de vie sont les mêmes, les inégalités vécues sont les mêmes, et pourtant pas de solidarité entre les quartiers. A l’opposé de cette pensée matérialiste d’un certain rap, il y a une culture plus modérée que je découvre à travers la lecture. De temps en temps, je me sens poussé à regarder TF1 et BFM Tv pour savoir ” comment devenir un bon petit français”. Parce que j’aspire aussi à avoir une famille, à gagner un peu plus que le SMIC et sortir du ghetto. Et pourtant la télé me rebute quand ils esquivent les problèmes avec leur bourrage de crâne sur le modèle d’intégration ou quand ils parlent de la France comme le pays de la mixité sociale, en commentant les jeux olympiques de Rio. Ceux sont des notions qui me parlent pas. Je ne veux pas être ce qu’ils attendent de moi. Je fais 187 cm pour 96 kilos je porte des casquettes à l’envers et des baskets. Je veux etre swaage quand je sors sur Paris. Et le soir je rêve d’écrire comme un grand philosophe. Je combats qui je suis, ce que je suis pour essayer d’accomplir mon destin que j’espère toujours entouré d’étoiles. Je ne veux être ni un “Renoi civilisé” ni une ” Caillera des bas quartier”. Qui pourrais-je être ? Cette tension existe et elle provoque des maux de tête. Et si je faisais une fusion entre les deux à la Dragon Ball Z : “Morin criminelle” est ce que ça sonne bien ? Je ne serais plus hanté par mon identité de banlieusard et mes rêves à la Tony Montana. Pourrais-je devenir un philosophe du Ghetto ?
Partager sur :

Infos de l'auteur

Makan Fofana

Habitant du quartier du Bois de l'Etang à La Verrière, ancien étudiant à la Sorbonne Nouvelle en Licence Langue Littérature et civilisation, écrivain à mes heures perdues, amateur de philosophie, de spiritualité et du monde de l'entreprise. A travers ce blog je souhaite favoriser de nouvelles initiatives dans le quartier.